Juste le 31

Juan Carlos Onetti

Quand toute la ville sut que minuit était enfin là, je me trouvais chez Frieda, Gran Punta de las Carretas, seul et presque dans l'obscurité, en train de regarder le fleuve et le fanal du phare par la fenêtre pleine de fraîcheur; je fumais en cherchant désespérément un souvenir capable de m'émouvoir, une raison de me plaindre et d'incriminer le monde, d'observer avec une haine excitante les lumières de la ville qui avançaient sur ma gauche.

J'avais terminé de bonne heure le dessin des deux enfants en pyjama qui s'étonnaient au petit matin de cette invasion de chevaux, de pantins, d'autos et de planches à roulettes dans leurs souliers et dans la cheminée. Selon un accord préalable, j'avais emprunté les personnages à une publicité parue dans Compagnon. Le plus difficile avait été de rendre l'expression baveuse des parents espionnant derrière un rideau et de m'abstenir d'utiliser un rouge carmin pour barrer le dessin en lettres velues, au pinceau de martre, d'un Viv' le bonheur!

En revanche, je pus consacrer les quarante minutes qui me séparaient de l'année nouvelle, de mon anniversaire et du retour promis de Frieda, à peindre en lettres vertes une nouvelle plaque pour la salle de bains. L'ancienne était jaunie, couverte d'éclaboussures, de taches de savon et de dentifrice. En outre, elle était écrite en horribles lettres italiques, comme on en voit sur ces panonceaux que les imbéciles accrochent sur leurs murs: «Petite maison mais grand cœur», «Bienvenue», «A jeune bateau, vieux capitaine».

J'avais acheté pour Frieda un cadeau qui l'attendait enveloppé dans du papier bleu, près de son verre, de la bouteille d'eau-de-vie, de la soucoupe avec des fruits brillants de propreté, du touron et des noix, à l'endroit même de la table qu'elle occupait d'habitude. Je lui avais acheté aussi un rasoir et des lames pour qu'elle se coupe les cheveux. Nous ne vivions ensemble que depuis quelques mois mais ces cadeaux étaient de tradition pour les anniversaires que nous respections ou inventions. Elle m'en remerciait par des insultes d'une étonnante obscénité, parfois convaincantes, me promettait de se venger et finissait toujours par accepter ma bonne volonté, mon estime et ma négligente compréhension. Ses cadeaux, par contre, étaient des emplois, des manières de gagner un peu d'argent, des subterfuges pour me faire oublier que je vivais à ses crochets

Le samedi soir, quand nous étions nombreux, quand elle était déjà un peu soûle, Frieda allait s'asseoir dans les W.-C. et, durant des minutes ou des quarts d'heure, tant qu'on n'allait pas la chercher, y demeurait presque immobile, la culotte sur les genoux, coupant avaricieusement avec une lame de rasoir les cheveux qui lui couvraient le front, regardant de ses yeux vifs d'oiseau la plaque épinglée entre l'armoire à pharmacie et le lavabo, celle-là même que j'avais refaite pour la surprendre et où figuraient les vers de Baudelaire: «Soyez béni, mon Dieu, pour ne pas m'avoir fait femme, nègre ou juif, et ni chien ni petit.» Aucun occupant du petit coin ne pouvait s'en éloigner sans avoir récité cette oraison.

Mais en cette veille de nouvel an nous avions voulu - nous étions-nous enveloppés dans le mensonge au point de nous compromettre? - être seuls et essayer de nous sentir heureux. Elle avait juré de tout laisser, élèves du cours de danse, clientes de son atelier de mode, propositions inattendues, pour être seule avec moi avant minuit. Quant à moi, je n'avais pas grand-chose à abandonner pour l'imiter.

Ce n'était pas le bonheur mais c'était le moindre effort. Frieda, effectivement, arriverait - mais n'arriva pas - avant les douze coups de l'an nouveau. Nous mangerions un peu et nous nous consacrerions, experts, en retardant les choses pour ne pas les gâcher, à nous enivrer; je lui poserais des questions d'un intérêt simulé pour l'encourager à répéter son monologue sur son enfance et son adolescence à Santa María, l'histoire de son expulsion, ses évocations capricieuses et variables du paradis perdu

Peut-être, à la fin de la nuit, ferions-nous l'amour sur le grand lit, le tapis de la chambre d'entrée ou sur le balcon. Il me serait égal de le faire ou pas; mais je n'avais jamais connu de femme aussi capable de continuer alors à intriguer, aussi disposée à se confesser. Quand il lui arrivait de coucher avec moi et que l'alcool l'obligeait à bavarder, j'avais l'impression de posséder des dizaines de femmes et de découvrir leur passé. Peut-être, en outre, accepterait-elle de célébrer l'année nouvelle en s'offrant de dos, face au mur ou au matelas.

Je fumais et buvais des choses encore fortement arrosées d'eau quand commença le concert des avertisseurs et des coups de feu. Comme je ne pouvais plus espérer m'occuper de ma petite personne, je me mis à penser à María et à Seoane, mon fils, en m'efforçant de souffrir et de m'accuser et en me remémorant des détails qui n'avaient finalement aucun sens.

Tout compte fait, tout avait été ou était ainsi, même si cela s'était passé différemment, et bien que chacun pût donner sa propre version. En définitive, non seulement on ne pouvait pas me plaindre, mais je n'étais même pas crédible. Les autres existaient, je les regardais vivre, et l'amour que je leur accordais n'était que l'application de mon amour pour la vie.

Minuit était déjà oublié à Lavanda. Les lumières de l'avenue Ramírez commençaient à se clairsemer et les couples de danseurs devaient être maintenant au Park Hôtel, revenant de la plage ou y allant, en cet instant où commençait vraiment l'année nouvelle. Un tambour de nègre se remit à battre, profond, solitaire, invaincu, aux abords de la caserne, brouillant les mots que j'entendais. Pourtant je reconnus la voix de Frieda, hésitante, qui perdait de l'énergie et succombait. Elle cria: «Himmel», et je traversai l'appartement et descendis sans bruit dans l'obscurité quelques marches de l'escalier de brique qui conduisait au jardin et à l'entrée.

Il n'y avait là d'autre lumière que celle qui arrivait, diluée, du Proa. Mais je pus la voir, solidement plantée sur ses deux jambes entre deux parterres desséchés, athlétique, dandinant sa force, tandis que le fruit manqué de parents tubards, un avorton noirâtre et enjuponné, une fille à la tête fantastiquement agrandie par les doigts laborieux d'un perruquier bon marché qui aurait travaillé une journée entière, lui disait: «Ah, mais, bâtarde, si tu as voulu qu'on fasse ensemble la faridon, c'est pour rester avec moi, pas pour t'éclater avec quelqu'un d'autre.» Elle la frappait au visage et Frieda se laissait faire; puis elle se mit à la frapper avec son sac, méthodiquement et sans s'arrêter.

Je m'assis sur une marche et allumai une cigarette. «Frieda peut l'écraser d'une pichenette, pensai-je. A coups de pied au cul, Frieda peut l'amener jusqu'au fleuve.» Mais Frieda avait choisi de commencer l'année de cette manière: les mains sur les fesses, en exagérant la largeur d'épaules de son costume tailleur, en se laissant battre avec jouissance, en répondant aux coups de sac à main par de rauques «Himmel» qui semblaient retentir pour demander plus de coups encore.

Quand l'horrible avorton se lassa, toutes deux pleurèrent et quittèrent le jardin pour la rue. Je les vis s'arrêter, haletantes, et marcher la main sur l'épaule. Je remontai allumer le salon et offrir à Frieda une belle réception de nouvel an.

Elle se tenait debout sous la lumière luxueuse du lampadaire ou peut-être tout simplement assise dans le fauteuil, avec ses cheveux blonds qui lui couvraient le front, sa bouche tordue par le vice et l'amertume, le sourcil droit dressé comme toujours mais s'inclinant maintenant sur un œil violacé. Ses lèvres déchirées et sanglantes, qu'elle ne voulait pas soigner, m'obligèrent à entrer dans l'année nouvelle en parlant de Santa María. Depuis sa quatorzième année, elle s'était consacrée à l'alcool et à pratiquer le scandale et l'amour avec tous les sexes prévus par le savoir divin.

Je dis cela pour lui rendre hommage, à elle qui se montrait plus catholique chaque dimanche et qui, chaque samedi à l'aube, remplissait pour moi l'appartement - payé par elle - de femmes chaque fois plus vieilles, plus étonnantes et plus abjectes. Elle parla de son enfance provinciale et de sa famille de junkers, coupables de ce qu'aujourd'hui, à Lavanda, elle n'avait plus d'autre issue que de se soûler et de réitérer le scandale et l'amour crapuleux. Elle parla, jusqu'à l'aube, de rendez-vous manqués et de fautes étrangères, ivre comme elle l'était avant même d'arriver, caressant son œil presque entièrement fermé et jouissant de la douleur de ses lèvres déchirées et gonflées.
- Il m'a semblé, dit-elle en souriant, il m'a semblé, mais tu ne vas pas me croire, que Seoane était au coin de la rue.
- A cette heure-ci? Mais, voyons, il serait monté me voir.
- A moins qu'il ne soit pas venu pour ça.
- Si, chérie, dis-je.
- Pas pour te rendre visite. Pour espionner peut-être la maison, pour voir si tu sortais ou si tu entrais.
- Possible, acquiesçai-je, car je n'aimais pas parler de Seoane avec Frieda, ni peut-être avec personne.

Elle parlait, comme toutes les femmes, d'une Frieda idéale, elle s'étonnait du triomphe constant de l'injustice et de l'incompréhension, elle cherchait, elle offrait des coupables, sans les détester.

Elle ne dit rien de ce répugnant et inexplicable avorton qui l'avait frappée au visage avec son sac à main. J'étais habitué à son besoin de revenir accompagnée d'amantes toujours plus sales et bon marché. Comme le temps n'a pas d'importance, comme la simultanéité est un détail qui dépend des caprices de la mémoire, il m'était facile d'évoquer ces nuits où l'appartement dans lequel Frieda me permettait de vivre était peuplé d'un tas de femmes qu'elle avait ramenées de la rue, des tavernes du port, du Victoria Plaza. Certaines étaient bien habillées, avec peu de bijoux, des bracelets, ou des robes sombres rehaussées de perles.

Mais, dans les derniers temps, je vis abonder les métisses insolentes et sales, avec leurs mots grossiers, leur cigarette allumée collée au coin des lèvres. Fréquemment, quand les dialogues passionnés m'empêchaient de dormir, je sautais du lit et parcourais l'appartement en mordillant une cigarette comme un rameau d'olivier, me déplaçant difficilement entre les femmes accroupies, assises sur la table, ouvertes sur le divan, agenouillées dans la cuisine, se changeant dans la salle de bains, s'exposant au soleil ou au clair de lune sur le carrelage rouge du balcon.
- Roa a payé, dit Frieda. Il a bien fait, comme ça l'année commence sous de meilleurs auspices et cela lui portera peut-être bonheur.

Les billets étaient tombés de sa poitrine sur la table. Je les ramassai sans détendre l'élastique qui les entourait; c'étaient des billets de cent pesos.
- Il a tout payé? demandai-je.
Frieda se mit à rire, puis suça sa lèvre fendue.
- Donne-moi un clope et de quoi boire. A moi, pauvre traînée. Mais il est si agréable de laisser aller les choses, de s'abandonner à leur volonté, sans qu'ils soupçonnent même qui tu es. Jusqu'au moment où l'idée te traverse que ça va comme ça et où tu cesses de supporter et de prendre plaisir à laisser faire, et alors tu mets tout ton désir et tout le bonheur du monde à commettre la pire des horreurs. Ta revanche; et non par orgueil, et non par envie de te ressaisir, mais parce que soudain le plaisir consiste à frapper et non à se laisser frapper. Oui?
- Je comprends, dis-je.

Je l'écoutais en faisant danser sur ma main le rouleau de billets.
- Tu vas m'aider? Quand viendra le moment, bien sûr, s'il vient un jour.
- Mais oui.
Je rentrai l'argent dans la poche de mon pantalon, remplis un verre d'eau-de-vie et le lui tendis; je lui mis une cigarette dans la bouche et approchai une allumette:
- Quand tu voudras. Il a payé ou non? Je veux dire, est-ce qu'il a tout payé?

Frieda se redressa en éclatant de rire et se laissa tomber de côté en éclaboussant le plancher d'un filet de bave.
- Il le méritait, l'imbécile. Le jour du mariage il a vu dans la salle des cadeaux le portrait indécent, le tableau d'Olga nue. Il aurait pu montrer aux gens un visage surpris, je ne sais pas, moi, et je m'en fous. C'est ce qu'il a dû faire. Mais à la fin de la lune de miel, le voilà qui écrit à Olga. L'éternel refrain, le pauvre bougre: «Unique amour de ma vie et cela pour toujours.» Donne-moi à boire. Avec en plus des souvenirs et des détails. Olga vient me voir à la fois inquiète et heureuse. Comme elle est née idiote, je n'ai eu aucun mal à lui voler la lettre et à la faire chanter avec des photocopies. Pauvre Roa.

Elle se tenait les côtes mais prit ensuite un air de petite fille pour écouter les derniers échos de la nuit. Je crois que cette chienne immonde m'a donné un coup de genou dans le ventre. Ce n'est rien.
- Oui, il a tout payé. Je lui ai dit que c'était le dernier versement. Je n'en suis pas certaine, je ne sais pas si dans une semaine, quand il jouera avec les enfants et les cadeaux des Rois mages, je n'apparaîtrai pas pour lui réclamer plus d'argent. Le fric de Roa, je m'en fous. Tu vois, tu l'as gardé pour toi. Ce qui me plaît c'est de le faire chier; je n'ai pas d'autres rapports avec lui et ça va continuer.
- Frieda, dis-je d'une voix très forte.

Elle remua sur son fauteuil et finit par lever la tête. Elle était ivre, elle avait retrouvé son sourire d'enfant et les larmes commençaient à rouler sur son visage. Je déposai l'argent sur la table, en prenant soin qu'il ne roule pas:
- C'est mal. Cette affaire avec Roa, il faut y mettre un point final.

Elle haussa les épaules et me regarda comme si elle m'aimait, avec un sourire vraiment triste et étonné, tandis qu'elle allongeait paresseusement la langue pour atteindre ses larmes.
- Comme tu voudras, dit-elle. Redonne-moi à boire, nous allons fêter le nouvel an.