"Nuit de chien": Note d'intention du scénariste

Gilles Taurand

On considère à juste titre Une nuit de chien comme l’un des meilleurs romans de l’écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti. L’histoire dure une nuit. Une nuit de cauchemar qui préfigure certains des épisodes les plus tragiques de l’histoire récente de l’Amérique latine. Dans une ville en état de siège, chacun cherche désespérément à sauver sa peau.

Tout l’art d’Onetti consiste à faire croire au début qu’un ennemi invisible encercle la ville et qu’il est encore possible d’y échapper. Un paquebot est à quai et doit lever l’ancre aux premières lueurs de l’aube. Jusqu’au moment où le lecteur se rend compte que la ville est tout autant assiégée de l’intérieur. L’ennemi prend alors tous les visages. Chaque personnage devient un tueur en puissance. Il n’y a plus d’allié mais des alliances de passage qui peuvent à tout moment s’inverser. Quand celui qui vous tend la main est susceptible de vous trahir sans raison apparente, c’est le règne de la paranoïa. Une nuit de chien est un récit paranoïaque d’une noirceur peu commune qui s’inscrit dans la veine de Franz Kafka. On pense au Procès, au Château ou à la Colonie pénitentiaire, à ces œuvres qui réinventent chaque fois une terrifiante logique de l’absurde.

Le lecteur du scénario se demandera peut-être où se situe cette ville et à quelle époque se déroule l’action. Chez Onetti, Santamaria est une ville imaginaire, une pure construction mentale qui n’a cependant rien d’arbitraire. Ce qui prédomine, et nous permet d’affirmer que ce récit a une portée universelle, au-delà de son décor crépusculaire, c’est le paysage humain qui le compose de façon implacable comme le ferait une tragédie grecque. Ossorio Vignale en est le héros principal. Dans le roman d’Onetti, on ignore pour quelle raison cet homme se retrouve pris au piège dans une ville dont il cherche désespérément à s’échapper.

Une de mes premières décisions a été de lui inventer un passé. J’en ai fait un chirurgien qui s’est un jour lancé dans la politique, militant dans un Parti dont on imagine aisément qu’il était à l’opposé des militaires qui désormais veulent prendre leur revanche. Ossorio a ainsi combattu les troupes du général Fraga dans les montagnes du Nord. Il est devenu « le colonel Luis », une sorte de héros mythique. Mais c’est un personnage défait qui revient à Santamaria. Les troupes de Fraga assiègent une ville encombrée de réfugiés. L’assaut final est imminent. Pourquoi revient-il ? Pour mourir en beauté ? Onetti ne donne aucune indication.

J’ai donc imaginé un personnage féminin qui ne figure pas dans le roman. Je l’ai nommé Clara Baldi. Journaliste engagée, elle a été la maîtresse d’Ossorio. Dès le début de l’histoire on comprend qu’elle l’a appelé au secours. Elle a un « plan » pour s’enfuir avec lui sur le Bouver qui doit lever l’ancre à l’aube.

Orphée vient donc chercher son Eurydice dans les enfers. Mais Eurydice a disparu. Clara Baldi a-t-elle été enlevée ? Ou bien joue-t-elle avec les nerfs d’Ossorio pour éprouver son amour ? À moins qu’elle n’ait préféré se réfugier dans les bras d’un autre ?

La figure de la femme disparue n’est certes pas nouvelle au cinéma. Antonioni en a fait un chef d’œuvre. Il se trouve simplement que la pièce manquante d’un puzzle permet toujours un jeu de miroir avec soi-même. C’est d’ailleurs un des défis de ce projet que d’embarquer le personnage principal dans une action au présent toujours soutenue, exactement comme le ferait un thriller, tout en distillant ça et là des fragments du passé, celui d’Ossorio, de Clara, de Morasan, de Barcala et d’autres, sans jamais donner à ces fragments une valeur de clé psychologique. Une nuit pour chercher une vérité qui fuit sans cesse.

Pour le reste, on retrouve la plupart des personnages et des décors du livre d’Onetti. Résignées à leur sort, impuissantes à changer le cours des évènements, les femmes que rencontre Ossorio sont toutes magnifiques à mes yeux. Quant aux hommes dont on sait qu’ils redoutent par-dessus tout l’impuissance, il ne leur reste plus qu’à se réfugier dans le délire de toute-puissance qui les conduit inexorablement au carnage.

Il est des rencontres plus essentielles que d’autres. Le roman d’Onetti, l’univers intime de Werner Schroeter, la volonté combattive de Paulo Branco, autant de convergences qui m’ont conduit à me lancer sans hésiter dans cette adaptation.